Sang bleu - naufragés de Lampedusa

C’est toujours du silence qu’il surgit
Au coeur des nuits qui ne bat plus
Le long des dentelles acérées des rivages
Voilées d’un parfum de sable, d’olive, de rouille
Là se tient le visage de notre absence.

Où étais-je ce soir défunt ?
Sous une guirlande affolée d’été ?
Entre deux papiers à écouter
La musique fragile et rare de l’obscurité ?
Celle de cette nuit absolue dont seule
Méditerranée
A su apaiser le feu, parfois.

Où étais-tu quand l’eau de mer
La même qui fut par Poséïdon chevauchée
La même dont l’écume te donna Vénus
Où étais-tu quand par le nez, la bouche,
En eux elle s’engouffra ?
Où, quand les souliers se faisaient poutres ?
Où, quand les habits se faisaient plomb ?
Où, quand toutes les bouches voraces déjà gavées pourtant
de résidus,`plastiques, vidanges et excréments
se mirent en cadence à dévorer méticuleusement ?

Qui songe à cela dans la clarté des vacances ?
Comme c’est beau — nous voici pour une semaine reliés
A l’esprit merveilleux :
Méditerranée
Ce souffle, cette beauté, cette liberté
Et les fleurs, oh oui les fleurs
Qui couvrent avec une régularité de feus les chefs de gare
Le moindre cailloux du bassin.
On voudrait au moins une fois les voir renoncer parfois.

Dans la lumière saturée de tous les jaunes
Les sourires des jeunes gens dansent et se fanent
Et le miracle de la vie à presque chaque angle
Se fait sentir, encore, malgré tout.
Malgré l’usure des siècles et le mauvais spectacle
Des fromages qui n’en sont plus
Des poissons de plus en plus rares
Des musiques artificielles
Des traditions qui tiennent à peine
Dans le creux d’une seule main,
Et encore.
Imaginez ces côtes pelées
Couvertes jadis de vergers, de forêts,
Abondantes, généreuses
Gorgées de lumière, de chaleur,
Pleines de tous les fruits de l’Eden
Dont il ne reste qu’une façade, à peine,
Les îles appartiennent à la Chine
Les tomates arrivent par camion depuis les serres teutonnes
A force d’excès, d’avidité, de séjours organisés
Les dieux simples ont déserté ces rivages.

Il ne reste que les hommes, quelques buissons, quelques poissons.

C’est n’importe quoi et pourtant
Le miracle de la vie frémit à chaque pierre où trébucher,
A chaque plante rampante,
Et dans cet éblouissement
Où chaque sens semble s’écarteler
Qui se souvient d’un antique naufrage…
Vieux d’un an ?
Sur une île : Lampedusa.

Ce que cela fut de plonger
Et glisser les yeux tout au long
D’une épave lourde de tant de cadavres

Sinistres poupées
Outres de vie évidées
Surprises encore par cette fin atroce
En flottaison grandeur nature
Ces vies d’ébène, d’ambre, d’ailleurs.
L’énergie qu’il leur fallut pour tenir
Arriver jusqu’à nous
Nous ?
Vouloir un peu, eux aussi, de cette abondance
Qui nous rend artificiellement dominants.
Ouvrir les bras à cette énergie qui, là-bas, refusa le joug
Leur ouvrir les bras à ces morts
Qui n’iront pas plus loin
Et sur la plage des vacances, les haler.

Les pleurer sans les connaître debout
Et minuscules devant ces rangées de cercueils
Aux boiseries indécentes
Tandis que parqués, les Autres,
Ceux et celles qui eurent la bonne fortune d’en revenir
Furent interdit de présence, au seuil même de la mort.

Ce que c’est que d’entrer dans ces eaux
Jadis fertiles aujourd’hui à l’image
Mourante de tout
Ce que nous avons dégénéré.
Ces eaux — Méditerranée — ce bleu miroir où vomir.

On dit que l’espoir seul dans la boîte de Pandore demeura.
Mais c’est un mythe : tout est là.

C’est toujours du silence qu’il surgit
Au coeur des nuits qui ne bat plus
Le long des dentelles acérées des rivages
Voilées d’un parfum de sable, d’olive et de rouille
Là se tient le visage de notre honte à tous
De n’avoir pas opposé ensemble un refus définitif
A tout ce qui, en notre nom dit-on, créé l’horreur.

Eva Wissenz
3 octobre 2014

A la mémoire des 368 naufragés de Lampedusa du 3 octobre 2013, à Alexandre Georges, qui dans l’année remonta de la Méditerranée à Bruxelles en kayak de mer pour signifier au Parlement européen que la désorganisation de l’accueil des migrants ne peut continuer ainsi, à Erri De Luca, Ascanio Celestini et tous ceux qui jettent sur les blessures le sel de la vie pour que l’oubli ne les engloutissent pas.