La Beauté ?

De Hélaine Charbonnier Teljesseg, 5. février 2020

 




— La beauté, c’est comme le reste ; tu lui fais raconter ce que tu veux a-t-elle poursuivit. C’est facile et tu auras toujours raison. Tu as ton idéal et j’ai le mien qui varie selon les saisons. Qui varie selon mon humeur et la tienne. Qui est fluctuante et mouvante comme l’eau. Tu aimes probablement la beauté et je suppose que tu la vois sans trop de difficultés en moi. Mais la place qu’elle prendra ne sera que celle que tu veux bien lui donner et elle relèvera juste du détail jusqu’au moment où tu pourras la deviner ou la reconnaître partout en chacun d’entre eux. Ce sera alors une fleur entre deux pavés. Un mot à peine chuchoté. Un truc que l’on ne voit même pas : dans les abysses, un poisson que nul ne connaît et qui pourrait rester à jamais oublié. Rien ni personne ne saurait connaître et encore moins enfermer la beauté. Et tu la trouveras sûrement aussi le moment venu à l’endroit où tu ignorais seulement qu’elle puisse exister et j’en veux pour preuve le cousin éloigné de ce fameux poisson qui a pour réputation d’être hideux et effrayant au possible.

Le monde est tel qu’il est a-t-on coutume de dire ; il est comme ceci ou comme cela... Mais ce n’est qu’un cliché de l’instant dans cette réalité fluctuante. Un cliché. Une banale image à peine éditée, déjà discréditée. Il est tel qu’il est c’est-à-dire tel que tu t’attends à ce qu’il soit et puis il ne l’est plus mais toi tu continues à le penser comme étant ceci ou cela et alors le monde se plie à cette exigence qui est la tienne et qui surtout s’ignore et c’est ainsi pour chacun d’entre nous. Et ainsi y a-t’il autant de monde qu’il y a d’yeux pour le regarder, le reconduire ou le changer.

Il y a un monde pour chacun. C’est énorme n’est-ce-pas car enfin, combien sommes-nous ? Sept milliards au bas mot ? Huit ? Davantage ?

Et encore oublie-t-on sans vergogne les innombrables êtres vivants qui sont aussi au même titre que nous les observateurs et créateurs du monde qui les englobe. Et encore oublie-t-on le monde du crocodile. Celui-là et cet autre. Et le monde de l’anoplogaster et du benthocodon. Celui de l’idiacanthus. Beau ? Terrible ? Va savoir… De même que le monde de l’animal qui vient d’échouer dans ton assiette. Bon d’accord ; peut-être pas dans la tienne mais dans celle de ton voisin. Celui du chat de ce même voisin à qui le sort aura su épargner une longue série de tortures mécanisées. Ah ! Mais peut-être pas le chat me diras-tu : le chat avec tous ses mystères, c’est trop compliqué.

Ainsi y a-t-il un monde pour tous.

Ce n’est pas tant que je le découvrais, non, mais parfois, un concept se défait de son abstraction un peu comme on tombe un manteau au profit d’une nudité autrement plus consistante. Eh bien voilà : il y avait un monde pour chacun et cette vérité venait de faire irruption en majesté dans ma vie.

Nue.

Extrait d’Une soif de Beauté – à paraître en automne…