Le visible et l’invisible

De Eva Wissenz, 1er. mars 2012

 

C’est le titre d’un essai remarquable et complexe de Maurice Merleau-Ponty sur la peinture.
Je pense à ce monde de peinture, de plaisir, d’esthétique, de beauté que j’ai tant fréquenté, un monde que j’ai aimé témoignant que des hommes cherchèrent le Beau, tentèrent de leur mieux.
A approfondir les conditions sociales de naissance des chefs-d’œuvre, on en revient de l’idéal.
Mais.
Mais il reste la transcendance des Vierge siennoises, une phrase de concerto, ce cheval noir qui se roule à terre au tout début d’Andreï Roublev, tant de beauté, partout, à toutes les époques.
Là, dans cet art si souvent spirituel, se logeait quelque chose de l’invisible. A la fois espoir, refuge et consolation.

Avant l’Art... dans les bosquets, les poteries, les figures, chaque plante, chaque grotte, la nuit et tout l’océan, la vie enfin, tout était pour les hommes visible et invisible mêlés.

"L’homme est un dieu en ruines" disait Emerson.*

Où sont les artistes pour témoigner encore de la beauté et de l’espoir ? Où sont-ils ? Quand le mécénat le plus vil s’accroche et se refait un semblant de virginité sur la moindre exposition (ici).

De quoi est donc fait notre invisible aujourd’hui ?

Pour le croyant, peut-être reste-t-il fait de divin, c’est probable, en discuter n’est pas ici mon propos.
Croyant ou pas, pour tout un chacun, il y a actuellement un invisible à l’œuvre. Qui n’a plus rien de poétique, plus rien de beau hélas.
Voici la liste de ce qui le compose et échappe à nos sens :
- les déchets nucléaires infiniment polluants et dangereux,
- les semences modifiées qui modifient la biodiversité et nous sont toxiques,
- la qualité de l’air qui s’infiltre dans nos poumons,
- la qualité de l’alimentation chargée de résidus toxiques,
- la qualité de l’eau chargée des mêmes résidus,
- le changement climatique avec son lot de catastrophes naturelles provoquées par notre artificialité,
- nos esclaves, tous ces bras qui travaillent pour produire nos machines, voitures, trucs, gadgets.

Probablement, oui, nos enfants nous appellerons barbares.

L’invisible divin relève de la croyance mais celui dont je parle, cet invisible destructeur du vivant, nous l’avons créé de nos mains. Nous avons réussi à créer de la mort partout et l’écologie n’est peut-être que le nom actuel de la conscience des liens multiples du vivant.

En dépit de toute notre science, la corruption et les groupes de pression l’emportent pour raboter le vivant et nous, nous ne savons que faire de cet invisible toxique qui dérange le mythe sacré d’une science entièrement bénéfique à laquelle nous pourrions nous en remettre aveuglément.

Pour qui veut s’informer, alors cet invisible devient visible. Il suffit d’ouvrir les yeux, de le vouloir. En pleine lumière, il devient alors possible de commencer à chercher des solutions à cette question du visible et de l’invisible qui me semble être en réalité aujourd’hui une question de vie ou de mort.

*in La Nature, R. W. Emerson, Allia, 2004, p. 89.