Me voici dés-abusée... c’est fini !

De Eva Wissenz, 22. août 2018

 



Je suis là et je suis l’Amour.
Toute entière dans mon corps de fillette, parfaite, dénouée, vibrante de vie, de cette énergie inépuisable partagée par tous les enfants, en-dessous des caractéristiques, des personnalités, du personnage.
Je suis là, je suis l’Amour et je me sais vivante.

Un jour, ma mère adorée pose sur moi un regard que je n’oublierai jamais : l’évaluation des charmes de sa fille, sa sexuabilité, avec tout de suite derrière l’arsenal de « conseils » concernant mon apparence. J’absorbe le choc de cette mutation. Pas celle de mon corps, elle me va bien, je m’y sens bien, mais le changement de regard sur « moi » : apprendre à « plaire ». Elle ne me « voit » plus et ne me verra plus avant très longtemps.

Mon père me regarde avec des yeux bizarres, pénétrants, qui me souillent sans que je sache pourquoi. Le jour où je mets mon premier jean, il me traite de pute en pleine rue. En plein Paris, dans les années quatre-vingt. J’entrevois l’emprise et la prédation, ce qu’un homme peut faire à une femme. C’est un éclair de conscience qui restera gravé en moi à vie. Sale pute.
Je suis là, je suis l’Amour et je me sais si vivante, si belle, si vraie.
Mais je commence à disparaître. Dire le vrai est comme une soif. Je sens que les mots viennent d’un endroit fou et inatteignable en nous, et sont puissamment créateurs. Je regarde depuis un endroit où les gens vont peu et je vois juste. Je sais aussi que je tiens beaucoup à cela.

Un jour, je suis accusée de vol par mon père, qui est encore malgré tout « l’homme que j’aime le plus au monde ». Il organise un tribunal avec sa compagne, pour « m’apprendre » la justice. Je suis donc jugée, et trahie.
Je suis encore là, je commence à vaciller.
Toute entière dans cette innocence, avec ce regard légèrement distant, à fleur de peau.
Je sens fort fort en moi ce désir sexuel qui me travaille et dont je ne sais que faire.
Je vois autour de moi les jeunes gens et je reçois les confidences, les espoirs, attentes, cœurs brisés, retours, trahisons… Je ne comprends rien.
Dans mon ventre, ce désir ne va pas vers un garçon ou une fille. Il va vers danser, courir, marcher, célébrer. J’ai envie qu’on s’intéresse à moi parce que je suis vive et intense, belle peut-être mais ça m’est égal et ceci m’isole.
Mais je vois que tout le monde autour, les jeunes amoureux, mes parents divorcés, mon père réparateur de femmes seules et parasite ambulant, ma mère déesse dans ses aventures banales, les grands-parents d’un autre siècle, les parents de mes copines, tous divorcés, je vois que chez tous la sexualité semble obligatoire et l’amour crée comme un lien triste.

C’est un mélange de grande conscience de « ma différence » et d’un besoin d’expérimenter ce que tout le monde expérimente, cette énergie particulière.
Je ne suis ni plus ni moins jolie qu’une autre.
À 15 ans, je pars en vacances avec des copains et leurs sœurs. Juste avant le départ ma mère m’équipe d’une tablette de pilules et d’un ensemble sexy.
À 16 ans, aucun garçon ne m’a encore embrassée. Je commence à ressentir une tension, une envie de savoir.
Est-ce qu’il y a des gens heureux autour de moi ?

Des gens qui marchent à un mètre du sol ? Je ne les vois pas.
Mais ce qui nous fait marcher à 1 mètre du sol, je sais ce que c’est, cette Joie, je la connais.
Un jour, je la perds.

Un été, je demande à participer à un stage d’écriture, en Belgique. Je viens de lire et voir Les liaisons dangereuses et j’ai pris le texte de plein fouet, très impressionnée par Mme de Merteuil, une femme forte, au destin lamentable certes mais forte dans ce tourbillon sexuel et vide. Sa force glaçante m’inspire, elle me donne une espèce d’allure de reine face aux hommes qui m’abordent, et ils commencent à le faire sans que je comprenne pourquoi.
Un été donc. La soirée est douce et se passe au pub après les cours du jour. Le professeur évalue deux d’entre nous. Je sais ce qu’il se passe : il soupèse les corps et hésite, elle ou moi. Je crois qu’il y a un jeu avec ses camarades, où une pièce est lancée à pile ou face avec de grands rires. Il marche vers moi et me sourit. Le gel s’avance et me sourit.
Il y a un peu d’alcool, un retour sous de grandes allées arborées, une invitation à approfondir un des aspects du cours, dans sa chambre où il me pousse sur son lit et se jette sur moi. Sa langue chargée de bière entre dans ma bouche. Ses mains pressent mes seins à me faire mal. Il dénoue son ceinturon et m’entrave les cuisses, j’ai mal, j’ai tellement mal, rien que d’y penser cette douleur est là 28 ans plus tard. J’entends mon père : sale pute. Il me le dit : sale pute. Me pénètre avec force et je sens le liquide sortir de moi, agréable, alors c’est ça une pute ? Alors c’est ça « faire l’amour » ? Le lendemain, j’ai mal au ventre. Je ne dis rien. J’ai envie d’appeler mes parents au secours. Je les appelle et je leur dis : « Formidable, je suis une femme maintenant !!! »
Je voulais dire : par rapport à tout ce que vous m’avez fait passer, ça y est, je suis sur le marché, c’est bon, ne vous inquiétez pas.
Je voulais dire : au secours, au secours, au secours.

17 ans de silence et d’oubli suivent.
Je fais une analyse. J’aborde très prudemment le sujet du désir de mon père et j’obtiens pour toute réponse de cette star de la psychanalyse : Oedipe et « mon » attachement sexualisé à la figure paternelle. J’ai envie de vomir car je sais de toute ma sagesse intérieure que les enfants ne désirent pas leurs parents, que c’est un immense mensonge sorti d’un esprit malade et ne concernant que quelques êtres en déséquilibre. Les enfants sont habités par un désir de vie qui appelle la vie, et dans un contexte sain, un enfant développe des attachements sains. Cette thérapeute ne sait rien du Tout-Autre amour que je tente d’évoquer, elle tente de le rabaisser à de la « sublimation » parce qu’elle a peur, parce qu’elle a oublié que c’est ce qu’elle est, elle aussi.

17 ans de silence et d’oubli, au bout desquels, au cours d’une séance EMDR venue "par hasard" où je tentais de pister encore une fois l’origine du malaise qui me tient depuis des années alors que je suis par ailleurs si joyeuse et vivante, un endroit de ma mémoire physique s’ouvre en grand sur ce mot : v-i-o-l.

Un premier niveau est touché. La praticienne m’explique la réaction mécanique d’excitation de mon jeune corps innocent, ce qui soulage une sorte culpabilité latente et persistante comme une rouille.
Toutefois, je n’ai pas vu ce qu’il fallait approfondir et cicatriser : l’abus. De confiance, de pouvoir, de tout.

Tout en faisant comme si de rien n’était, comme si c’était « pas si grave », j’ai été très amoureuse, souvent, mais toujours avec une grande zone de retrait intérieure, jamais vraiment touchée autrement que dans des manques, des pleins, des surfaces, des attentes, un peu sans cœur si je puis dire, comme si mon amour intérieur n’était pas de ce monde.

Depuis cet été, j’ai passé 28 ans à répondre à leur désir sans jamais vivre celui que j’ai tant désiré vivre, celui si connecté à ce Tout-Autre que je savais si vibrant, celui qui n’est en rien lié à un désir qui veut « plus » mais à un désir qui te met en mouvement, un désir où ta chair est tranquille, la caresse lente et profonde, un désir débarrassé de toute attente, clair de se savoir reconnu, un lieu de détente vraie et de création subtile, un hors temps qui ne peut être que le déploiement d’autre chose.
En moi l’innocence était devenue dureté, grands et sévères jugements sur le vrai, performances et rigidité d’engagement à différents niveaux.

À 35 ans, sans homme depuis quelque temps, où je compris que j’avais terminé la comédie, que je n’étais pas faite « pour » les hommes, pas comme ça, plus comme ça et au moment de me retirer du jeu comme je l’avais décidé, un homme s’est présenté alors que j’étais prête à me retire du monde.
Beau, lumineux, solaire, engagé, humaniste, plus jeune aussi, avec une lumière que j’ai associée à une pureté. Nous nous sommes mariés. Avec lui, je suis devenue mère. Et pourtant, l’innocence n’était pas au rendez-vous, la pureté non plus, je n’arrivais plus à les contacter, j’avais trop l’habitude de tenir, de résister, d’y être sans y être, hors elles s’enracinent toutes deux dans une relation d’amour avec la vie, et ont t tout à voir avec le Cœur, cet endroit en nous vibrant d’intense création et d’où viennent les mots, les gestes, les projets, les élans.

J’ai dû repasser tous les lieux communs du sexe, cherchant cette étincelle des corps, en vain, jusqu’à l’absence, jusqu’à la maladie, tentant de le défaire de ce désir si fort et si simple, je le sais bien, qu’il a de moi et qui m’usait jusqu’à la disparition.
Durant ces années, en moi les lambeaux d’innocence ont flotté comme les bouts d’un radeau défait auxquels je me suis accrochée pour me construire une vie professionnelle qui a du sens. Mes entrailles ne chantaient leur paisible et dense chanson de vérité que quand j’étais au jardin, ou enceinte.

Enceinte pour la première fois, je me suis surprise à prier Dieu « je T’en supplie, que ce soient des fils, qu’ils ne vivent jamais ça », c’était ma première pensée…

J’ai su par inadvertance le sexe de mon premier enfant : une fille. J’ai pleuré d’un coup sur le seuil du labo, mais très vite au bout de ces larmes une douceur est venue, un non si fort venu de moi, un non qui allait lever tout cela et dire à cette enfant innocente elle aussi ce qu’on ne m’avait pas dit, pas expliqué, et lui montrer que bien d’autres façons d’aimer et de s’unir sont possibles que celles dites par ces foules manipulées-conditionnées-obnubilées par les apparences et la copulation.

J’ai adoré mes grossesses et les naissances de mes fille. Je me sens sacrée d’avoir porté ces êtres, ces femmes en devenir, j’ai su une fois pour toutes la nature de la source de toute création et la Vie est revenue dans ma vie. La question du pardon me traverse, celle des combats, des responsabilités, des choix et des fautes s’estompe. Reste cet amour, cette pulsation, que rien n’a entamé.

Maintenant, tout doucement l’amour nouveau est là, un amour de constellations, ce Tout-Autre est revenu me chercher et m’appelle avec une grande force. Les premiers pas hésitants de cette même danse intérieure que celle que je ressentais jadis et qui me revient chaque jour un peu plus, cette connexion puissante avec le visible et l’invisible, avec quelques vivants en particulier et tous en général. C’est encore fragile, c’est hésitant, c’est débutant, mais c’est là, c’est ancré, c’est confiant, je le sens, je le vis. C’est la première fois que je raconte cette histoire comme ça, et ça me met en larmes car je vois qu’il n’y a plus que l’Amour. Dans cette lumière tendre, je me sens toute entière pure et intacte, à l’essentiel enfin.