Aux antipodes de l’esprit

De Nos invités, 11. août 2018

 

"Il y a des gens qui ne découvrent jamais de façon consciente leurs antipodes. D’autres y font occasionnellement un atterrissage. D’autres encore (mais ils sont peu nombreux) trouvent facile d’aller et venir comme il leur plaît. Pour le naturaliste de l’esprit, le collectionneur de spécimens psychologiques, le besoin primordial, c’est quelque méthode sans danger, facile et sûre, pour se transporter lui-même et transporter les autres du Monde Ancien au Nouveau, du continent des vaches et des chevaux familiers au continent du kangourou et de l’ornithorynque.

Il existe deux méthodes de ce genre. Ni l’une, ni l’autre ne sont parfaites ; mais l’une et l’autre sont suffisamment sûres, suffisamment faciles, et suffisamment sans danger, pour en justifier l’emploi par ceux qui savent ce qu’ils font. Dans le premier des cas, l’âme est transportée à sa destination lointaine au moyen d’un produit chimique - soit la mescaline, soit l’acide lysergique. Dans le second cas, le véhicule est de nature psychologique, et le passage, aux antipodes de l’esprit s’effectue par l’hypnose. Les deux véhicules emportent le conscient dans la même région ; mais c’est la drogue qui a la plus longue portée et qui emporte ses passagers plus avant dans la terra incognita.

Comment et pourquoi l’hypnose produit-elle ses effets observés ? Nous n’en savons rien. Toutefois, pour nos besoins actuels, nous n’avons pas besoin de le savoir. Tout ce qui est nécessaire, dans ce contexte, c’est de noter le fait que certains sujets hypnotiques sont transportés, dans l’état de sommeil, dans une région aux antipodes de l’esprit, où ils trouvent l’équivalent de marsupiaux - des créatures psychologiques étranges menant une existence autonome suivant la loi de leur être propre.

(...) Aux antipodes de l’esprit, nous sommes plus ou moins complètement libérés du langage, hors du système de la pensée conceptuelle. En conséquence, notre perception des objets visionnaires possède toute la fraîcheur, toute l’intensité nue, d’expériences qui n’ont jamais été verbalisées, qui n’ont jamais été assimilées à des abstractions sans vie. Leur couleur (ce poinçon qui authentifie le donné) brille d’un éclat qui nous paraît surnaturel parce qu’il est en fait entièrement naturel - entièrement naturel en ce sens qu’il est totalement non-adultéré par le langage ou les idées scientifiques, philosophiques et utilitaires, au moyen desquels nous re-créons d’ordinaire le monde donné à notre image tristement humaine.

(...) Nos habitudes linguistiques nous induisent en erreur. Par exemple, nous avons tendance à dire : "J’imagine", alors qu’il nous eût fallu dire : "Le rideau fut soulevé afin que je puisse voir." Spontanées ou induites, les visions ne sont jamais notre propriété personnelle. Les souvenirs appartenant au moi ordinaire n’y ont point de place. Les choses vues nous sont totalement étrangères. "Il n’y a aucune allusion ni ressemblance, pour employer l’expression de Sir William Herschel, à des objets quelconques récemment vus ou auxquels il a été songé récemment." Quand il apparaît des visages, ce ne sont jamais ceux d’amis ou de connaissances. Nous avons quitté le Monde Ancien, et nous explorons les antipodes.

Pour la plupart d’entre nous la plupart du temps, le monde de l’expérience quotidienne paraît quelque peu terne et grisâtre. Mais pour quelques personnes souvent, et pour un assez grand nombre occasionnellement, un peu de l’éclat de l’expérience visionnaire déborde, en quelque sorte, dans la vision commune, et l’univers quotidien est transfiguré. Le Monde Ancien, bien qu’il soit encore reconnaissable en lui-même, revêt la qualité des antipodes de l’esprit."

Aldous Huxley, Le Ciel et l’Enfer, éd. du Rocher, 1956.