Sommes-nous de ce monde ?

De Eva Wissenz, 1er. novembre 2015

 

C’est au livre 15 de la traduction que donne Jean-Yves Leloup de l’Evangile de Jean.

12. "Voici mon commandement :
’Aimez-vous les uns les autres
comme je vous ai aimés.’

13. Il n’est pas de plus grand amour
que de donner sa vie pour ses amis,

14. Vous êtes mes amis, si vous faites
ce que je vous demande.

17. Ce que je vous demande
c’est de vous aimer les uns les autres.

18. Si le monde vous hait,
sachez qu’il m’a haï avant vous.

19. Si vous étiez du monde
le monde aimerait ce qui est à lui,
mais parce que vous n’êtes pas du monde
mon choix vous a libérés du monde,
alors le monde vous hait."

La traduction est magnifique, limpide, serrée et ce passage en particulier m’a prise à la gorge. Comme il est difficile cet amour des uns pour les autres, ce qui semble si simple, si évident et spontané, ce à quoi tous et toutes nous aspirons : aimer, être aimé-e. Et cette soif d’amour en nous si vaste que les amours souvent nous déçoivent, nous lassent, et nous galopons d’étreinte en fantasme sans voir plus loin gâtés que nous sommes.

Deux mille ans après ces paroles d’amour de Jésus, qu’il ne fut certes pas le premier à prononcer, force est de constater que nous en sommes toujours là : un petit groupe d’aimants, dévoués, imparfaits, emplis de compassion, certain-es dans des monastères, d’autres bénévoles, ou employé-es, ou au chômage, avec des cœurs comme ça, ayant traversé les leurres des amours faciles, de l’amour miroir, habités par une foi qui peut prendre tant de formes et leur donne courage, persévérance, ailes.

Ces poignées de femmes et d’hommes qui ne se sentent décidément pas de ce monde et cherchent un autre monde, à rejoindre ou à construire - sincères. Dans l’abstraction spirituelle, dans le service d’une communauté, quelle qu’elle soit, ou les deux.

Et pourtant ces quelques phrases, lues à la lumière de l’Histoire, que de ravages dans leur interprétation. Dès que le pouvoir de l’église catholique est en place voici ce que ça donne : Aimez vos semblables, vous n’êtes pas de ce monde, vous êtes supérieurs, utilisez ce monde et prenez donc tout ce qui vous revient pour votre salut et ma gloire... Ou quelque chose comme ça. Ce qui nous donne cette certitude de l’homme blanc catholique et protestant d’être supérieur, de pouvoir conquérir le monde, de le coloniser, d’enchaîner d’autres hommes en esclavages, d’alimenter encore aujourd’hui ce sentiment de supériorité en entretenant corruption et pillages des ressources dans les anciennes colonies.

Le silence de l’Église, des Églises mondiales toutes confessions confondues en matière de crise écologique, de droits humains et de justice est accablant. Les chefs spirituels sont écoutés de leurs fidèles et pourraient lever des montagnes en les engageant à la prise de conscience mais continuent pourtant de les intoxiquer de messages de division, d’opposition, de paroles creuses sur un salut futur alors qu’il faudrait commencer par travailler le salut ici et maintenant... Mais puisqu’ils ne sont pas de ce monde, peu importe n’est-ce pas ?

C’est le double sens possible de ce passage qui m’a frappée, moi qui ne me suis jamais sentie de "ce" monde dans tout ce qu’il a de destructeur mais qui me sens bel et bien "du" monde dans tout ce qu’il a de vivant.

J’aimerais avoir le cœur assez vaste pour prier pour toutes les constellations d’espoir qui existent, les communautés spirituelles, les groupes alternatifs, les résistant-es et indigné-es, les victimes, les paysans, les chercheurs, les artistes... que tous ces groupes deviennent une majorité, que la balance penche enfin dans un autre sens et que nous commencions enfin à nous aimer les uns les autres et à pouvoir cohabiter sur ce qui restera de cette belle terre.