Casoar- la fin des religions ?

De Eva Wissenz, 16. mai 2018

 

Je crois qu’après la seiche et la girafe, le casoar est mon autre animal préféré.
Pour une raison ignorée de tous, il porte sur le front une importante protubérance. Plusieurs hypothèses ont été émises. Je retiens celle qui voudrait que cette puissante ex-croissance lui serve à se frayer un chemin parmi les épais taillis. A la manière des licornes et des narvals, je rêve que l’humain se réconcilie avec la puissance de sa raison et l’utilise à bon escient, comme une lampe frontale, un rayon, un phare même si on s’y met vraiment, pour se frayer un chemin dans les fourrés des coriaces croyances.

Quand on commence à s’intéresser à l’origine de certaines croyances spirituelles présentées comme des espèces de certitudes, on se rend vite compte que pour démêler le "vrai" du "faux" le labyrinthe est immense. Conciles, bulles, apostilles, conclaves, articles, essais ou enclyciques, ce n’est qu’un tourbillon d’interprétations, une cacophonie de "je sais" faute de vibrer le Je Suis.

Je lis des nouvelles régulières venues de toutes les religions et je suis encore effarée de voir combien elles désirent continuer à exister en tant que telles au détriment des autres.

Je suis chrétienne, c’est ma saveur, ma nuance, pas plus. Et j’ai hâte de voir les spiritualités quitter cultes et religions pour revenir à l’humble authenticité de l’expérience tolérante, du témoignage sincère et de l’entraide active.

Pourquoi les religions ne peuvent-elles pas exister sans taper sur leurs voisines spirituelles - contredisant ainsi leur message d’amour et de paix ?!

1. Toutes les religions aiment le pouvoir

Je ne dis pas que tous les religieux aiment le pouvoir mais tous ceux qui charpentent une religion aiment ce rôle, ils aiment être des chefs.

Or, le pouvoir veut régner seul. Son goût c’est la domination. Désigner un humain comme "chef" implique de lui donner le pouvoir de guider nos vies. Quelle que soit sa nature, religieuse ou politique, ce chef porte le fardeau des décisions et des responsabilités, évitant à chacun-e de le faire.

Vous êtes des ouailles, vous ne pouvez pas comprendre, laissez-nous faire. Ce "nous" étant la faune de cardinaux, évêques et papes censés représenter si ce n’est incarner le message du Christ...

Le Christ, ce va-nu-pied sans bagues à baiser ni chaises en or, sans temple faussement dénudé avec superbe voiture garée dans l’arrière-cour, cet errant qui n’éduqua jamais par la violence et qui ne fut puissant que d’aimer, sans jamais dominer personne.

L’humanité n’a pas encore connu l’éclosion d’une coopération où chacun-e contribue au groupe à partir de ce qu’il/elle est, au mieux de son expérience, dans la bienveillance, le service et l’ouverture.

Le tentatives sont innombrables, et importantes.
De la moindre règle de vie communautaire religieuse au plus petit éco-village, l’intention est la même : comment vivre ensemble une vie bonne et juste ? Les questions éthiques sont là, et à la place d’honneur, celle du pouvoir.

Quel que soit leur enracinement, la force des shamans contemporains est de ne jamais se couper de leur communauté, de maintenir le lien avec les cycles (des planètes, des saisons comme ci-dessous dans une vision de sainte Hildegarde), maintenir le lien avec les esprits sains (souvent symbolisés par des animaux), tout comme le prêtre maintient actif et vivant le lien avec l’Esprit Saint (une colombe), d’équilibrer avec chacun-e le matériel et le spirituel, l’écoute, l’action et la prière.

2. La diversité

Le pouvoir, pour bien s’asseoir, demande table rase. Il règne seul. Il se sert des autres mais ne regarde que lui : c’est sa mono-culture.

Jamais à ma connaissance le Christ n’a dit : "Tu es Pierre et sur cette pierre je fonderai mon église et tu pourras tuer, piller, massacrer, convertir, t’engraisser et croître au-delà de toute mesure pour l’amour de moi." La rencontre avec la Samaritaine en est un des plus beaux exemples : pas d’à priori, échange, partage, circulation, et que chacun parte vive la Sainte Rencontre au mieux.

Pour régner seul, il faut diviser, il faut dire qu’on est "mieux". Or, dans les textes, le Christ parle de vérité et d’erreur, une rencontre après l’autre et toutes ces rencontres montrent que ce chemin a toujours été et ne peut être qu’intime et personnel. On ne peut pas forcer.

Mais on voit dans l’histoire qu’une religion établit son pouvoir temporel en écrasant tout le reste. "Jetez vos dieux anciens, adoptez le nouveau." C’est la foi comme un gavage d’oies, avec les exactions que l’on sait commises "au nom du Christ"... des sourcières brûlées vives aux sauvages massacrés ou évangélisés de force pour mieux servir et remplir... quoi ? Les caisses du pouvoir.

Les catholiques n’ont évidemment pas la palme de la cruauté et de l’hypocrisie. Protestants, bouddhistes et musulmans et gourous de toutes sortes chevauchent dans la même catégorie, chacun dans des styles différents, chacun à son échelle.

Et les richesses affluent vers les lieux - et les chefs - de pouvoir. Le Veau d’Or est adoré, encore et encore, et encore. Masqué à peine par des déclarations somptueuses sur la pauvreté, l’humilité, la paix à venir.

Autre exemple de mono-culture, on lira souvent des chrétiens se méfier des remèdes naturels, oubliant sainte Hildegarde de Bingen et tout le courant des béguines. On les verra se méfier du New Age en conspuant l’utilisation de symboles anciens. Bien sûr, le New Age est souvent un culte, une nouvelle religion, et les réserves sont de mises évidemment mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain. Des cathédrales comme Vézelay ou Autun portent des zodiaques, Chartres (ci-dessous) et Notre-Dame de Paris sont de puissantes forêts de symboles spirituels inouïs, et la fête de Noël a été calée sur l’ancien jour de culte romain au Sol Invictus. Les exemples sont innombrables.

Alors ? Alors la grande affaire est qu’il n’y aurait qu’un seul Dieu...

Qui sait ?

Je pense que n’importe quel croyant sincère peut reconnaître qu’il y a un principe et que chacun y met les nuances qu’il veut : un Père ou une énergie qui se décline en Trinité ou en pléiade de dieux. Les spiritualités sont toutes totalement irrationnelles - et c’est ce qui fait leur beauté, et pointent dans une seule direction : Aime.

C’est à partir de cette connexion intime, vécue en toutes choses, que la spiritualité se vit, se cherche, se perd, se retrouve, en étant épaulés par ceux et celles qui, comme nous, vivent cette expérience à leur façon, peu importe les langues, les cultures, les épices. Parce que Aimer c’est Réconcilier.

3. Le corps

Toute la supercherie religieuse avec le corps comme lieu du pêché ne tient pas deux minutes quand on plonge chez les premiers chrétiens, et les mystiques.

Comme dit Paul Valéry, "Ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau". Notre corps tout entier est profondeur, à un point tel que s’en est vertigineux.

Sur le mont Athos, les premiers moines, moitié ermites, moitié en groupe, cherchaient l’unité avec Dieu. Et, là encore, le corps sera ce qu’on sera. Eux l’utilisaient comme instrument de prière, comme véhicule de simplicité, par le souffle.

"Le principe et la cause des pensées, c’est, à la suite du péché de doute, l’éclatement de la mémoire simple et homogène.En devenant composée et diverse, elle a perdu le souvenir de Dieu et corrompu ses puissances. Le remède pour délivrer cette mémoire primordiale de la mémoire pernicieuse des pensées c’est le retour à la simplicité originelle (...) à savoir le souvenir immobile et persévérant de Dieu dans la prière." Gregoire le Sinaïte.

Pour eux, c’est par la maîtrise du souffle que l’unité s’atteint, comme chez les mystiques soufis, et les moines zen. C’est ce qu’on appelle la garde du coeur.

"Vous qui voulez saisir sensiblement dans votre coeur le feu plus que céleste, cherchez le trésor qui est enfoui dans votre coeur, pratiquez la garde constante de votre esprit à tout moment, la prière à Jésus." (Nycéphore le Solitaire) Et souvent cette prière (dite des hésychasmes) est si brève, "kyrie eleison", par exemple.

Le corps participe pleinement à la prière, accueillant simplement une lumière inouïe dont il procède, à laquelle il sait appartenir, cellule par cellule. Selon ce courant si important, si Dieu reste inconnaissable dans son essence divine, Il diffuse des Energies auxquelles l’homme participe : "Ceux qui participent aux énergies et agissent en communion avec elles, Dieu en fait des dieux sans commencement ni fin, par grâce." (Grégoire Palamas)

Bien avant nous, le corps sait d’où il vient, où il va, ce qu’il est et où le Souffle en lui le maintient.

Par ci, par là, de conciles en débats, on reprochera à ces moines grecs hésychasmes de prétendre percevoir le Dieu, de percevoir sa lumière. Et de fils en aiguilles, au 11e, Bernard de Clairvaux ajoutera à cette simple pratique l’adoration de la croix douloureuse ainsi que l’âme perçue comme une épouse (induisant une idée séduisante mais tordue de manque et de complémentarité). On connaît la suite de ces chemins de foi qui produisirent quelques merveilles et des tonnes d’oppression.

Comme un ruisseau parallèle, Hildegarde de Bingen, maître Eckhart et le courant des béguines et des mystiques des Flandres maintiennent grand ouvert l’espace des premières siècles de la foi chrétienne tout en l’emmenant ailleurs. Hildegarde est un réceptacle de connaissance inouïe, guérisseuse, audacieuse, malade, rien ne semble l’arrêter pourtant et elle se fait véhicule de visions sur-puissantes (ci-dessous sa description de l’univers). Elle élargit tout.

Echarkt dans sa concentration si précise, si merveilleusement dépouillée, dans son expérience hautement intellectuelle, pareil. A l’opposé dirait-on, les béguines, ces femmes sans voeux, errantes, célibataires, parfois avec un ou deux enfants sous le bras, qui n’entendent pas rejoindre d’ordre religieux, vivent leur foi au quotidien par le service et la joie, simples, libres, de cette liberté joyeuse dont Luis Ansa parle si bien. Elles dérangent, mais une fois qu’on leur aura trouvé un cadre de vie acceptable (les béguinages) la société les acceptera.

Leur coeur, leur audace à tous, c’est la même chez sainte Thérèse de Lisieux par exemple. Et en tant que croyants, nous sommes des témoins authentiques, nous sommes responsables de l’intégrité de notre éthique, de notre foi et de notre sens du sacré, ce qui implique le dialogue et l’accueil. Nos frères et nos soeurs comptent, pas la création sociale qu’est la religion, les étiquettes, chapelles, dogmes ou autres, qu’importe.

Ainsi, en dénouant le joug de l’adoration pénible d’un clocher unique, du dolorisme et de la répression des corps, il reste le message tout entier, intact, essentiel : l’Amour.





(1) Un exemple du New Age vs Chrétien dans cet article du Père
https://questions.aleteia.org/articles/67/le-new-age-est-il-encore-dangereux/?utm_source=Une+minute+avec+Marie+%28fr%29&utm_campaign=e404a23e88-UMM-QM_17-68&utm_medium=email&utm_term=0_a9c0165f22-e404a23e88-107187313

(2) Citations extraites de "Seul avec Dieu - L’aventure mystique", de J.-P. Jossua, Gallimard, 2001.